Echappées, Film, Théâtre

Echappée #14 : La machine de Turing – Théâtre Michel

  • Catégorie : théâtre
  • Titre : La machine de Turing
  • Lieu : Théâtre Michel
  • Acteurs : Eric Pucheu & Matyas Simon

L’histoire :

Alan Turing se retrouve au poste de police pour un cambriolage chez lui. L’inspecteur veut creuser l’enquête sur cet étrange personnage qui semble cacher beaucoup de choses. En effet, Alan Turing, mathématicien anglais, a réussi à déchiffrer le code de la machine Enigma utilisée pendant la Seconde Guerre Mondiale par les allemands, grâce à une énorme machine. Cette machine, c’est le premier ordinateur. Mais toute cette histoire n’est mentionnée nulle part.

Turing est tenu au secret mais va révéler l’histoire à l’inspecteur.
En parallèle, il est arrêté et inculpé d’« indécence manifeste et de perversion sexuelle »  car homosexuel. Il choisit la castration chimique avec de terribles effets secondaires. Il est retrouvé mort quelques années plus tard une pomme croquée à côté de son lit. Il aurait ingéré du cyanure avec la pomme…

Mon avis :

La mise en scène est très intéressante. En effet, on a des écrans vidéos qui apportent vraiment du dynamisme à la pièce. Tous les seconds rôles sont joués par le même acteur, ce qui est une sacrée performance. Le soir où je suis allée voir la pièce c’était Eric Pucheu qui jouait. C’est un excellent acteur que j’ai découvert dans la websérie Les Engagés (que je vous recommande vivement de voir sur Youtube). Une fois encore, il n’a pas manqué d’être impressionnant en interprétant des personnages très différents tout au long de la pièce. Bref une belle performance.

En revanche, je n’ai pas du tout aimé l’interprétation d’Alan Turing par Matyas Simon. Il force le bégaiement et en fait un personnage un peu niais. Or, Alan Turing n’était pas vraiment un imbécile heureux à la mauvaise vanne… On pourrait le considérer comme un génie. Et donc comme beaucoup de génie, il avait sans doute un petit côté asocial (peut-être avec un syndrôme d’Asperger) mais loin d’être niais.

Pour le coup je trouve l’interprétation de Benedict Cumberbatch beaucoup plus cohérente : celle d’un homme brillant, obnubilé par sa machine, pas très doué avec les rapports humains. Je repense à cette échange par exemple où l’un des collègues d’Alan dit « on va aller manger ». Alan ne réagit pas. Il appelle Alan qui lui répond et lui redit la phrase. A nouveau Alan ne réagit pas. Alors son collègue s’impatiente en lui disant qu’il lui demandait simplement si il voulait venir déjeuner avec eux. Or pour Alan, il n’y avait pas de question dans sa phrase… On voit par ce simple échange qu’il ne comprend pas les implicites. Et c’est une façon maline de le montrer. Beaucoup plus maline que de faire un bègue rigolard avec des blagues qui tombent à plat.

Quant à l’histoire, et bien, si vous avez vu Imitation Game, pas grand chose de nouveau. Là où le film traite plus de la période de la guerre, là on y traite plus de l’après, au moment du procès, ce qui donne un autre aperçu.

Je suis donc ressortie très mitigée de cette pièce mais avec une furieuse envie de revoir le film dont je vous mets la bande annonce ici :

Réflexions :

Les machines pensent-elles ?

Evidemment, il y a l’histoire folle de ce mathématicien à l’origine de l’ordinateur. Mais c’est surtout sa conception de la machine qui est intéressante. Il cherche sa vie durant à répondre à la question « La machine peut-elle penser ».

En effet, pour lui, la machine pourrait être comparée à un cerveau humain mais beaucoup beaucoup plus puissant. J’ai beaucoup aimé la réflexion dans la pièce sur la question de la différence. En effet, deux humains peuvent aimer des choses différentes, faire des sports différents, détester des choses différentes. Pourtant ils ont le même modèle de cerveau. C’est donc que le « cablage » en serait différent. Mais on leur reconnait la même origine et leur accepte le titre d’humain à tous les deux. Pourquoi une machine ne pourrait donc pas trompé son monde.

De là viendra le Test de Turing. Ce test consiste à confronter un individu à une machine et un humain. L’individu doit alors essayer de déterminer qui est la machine. La machine grâce à de l’intelligence artificielle essaie par un jeu d’imitation de refaire une conversation humaine. Ce test ne prouve pas spécialement l’intelligence de la machine, bien plus puissante que celle de l’humain (ne serait-ce que dans son pouvoir de calcul), puisque la machine a tout intérêt à se tromper, à avoir des comportements irrationnels et pas forcément les plus adaptés à la situation… comme un humain.

Dans ce passage de la pièce, j’y ai vu également une façon de critiquer l’homophobie. en gros cela dit : Vous aimez les fraises et moi les framboises, vous n’aimez pas le sport mais moi si. Jusque là rien ne vous choque et ne remet en question mon humanité. Alors pourquoi aimer quelqu’un du même sexe me rendrait moins normal que vous? ».

Le rôle de la violence

Dans le film, il y a une réflexion intéressante sur la violence. Alan, étant différent car très solitaire, pas très adapté socialement, très en avance pour son âge, subit ce qu’on appelle désormais du harcèlement scolaire. Une scène ultra choquante dans le film, le montre saisit par ses camarades puis enfermé dans un trou du plancher qui est refermé sur lui. Les élèves reclouent les planches et replacent le bureau. Alan se débat au départ, paniqué, puis arrête.

Vous savez pourquoi les gens aiment la violence ? C’est parce que cela fait du bien. Les humains trouvent la violence profondément satisfaisante. Mais enlevez la satisfaction, et l’acte devient creux.

Un peu le principe de ne pas se débattre ou ne pas réagir au quart de tour lors d’une provocation. Vous enlevez tout le plaisir à l’agresseur et alors tout cela devient vein…

Se prendre pour Dieu

Un des autres thèmes que je trouve intéressant dans le film, mais également aussi dans la pièce, c’est d’avoir souvent accusé Turing de se prendre pour Dieu.

En effet, une fois le code d’Enigma découvert, il aurait été bien trop dangereux de contrer toutes les attaques des allemands. Ils auraient découverts le pot aux roses, auraient changé Enigma et tout le travail des dernières années auraient été inutiles. Alan et ses collègues vont donc mettre en place un système mathématique permettant de déterminer quelles attaques déjouées pour réduire un maximum les pertes en un minimum d’interventions. Bien sûr, cela impliquait de laisser passer certaines attaques.

Dans le film, ce passage est très poignant. Alors qu’ils viennent juste de faire fonctionner la machine qui a décrypté le premier code, ils comprennent qu’une attaque aura lieu sur un convoi de ravitaillement sur lequel se trouve le frère d’un des cryptographes. Turing interdit qu’on prévienne de cette attaque, tout en sachant qu’il condamne le frère de son collègue.

L’équipe va donc commencer à établir qui doit vivre ou mourir et donc se prendre pour Dieu, non sans mal. Mais on attribue toutefois à la découverte de Turing d’avoir raccourci la guerre de 2 ans et demi et d’avoir permis de sauver des millions de vies. Maigre consolations pour le moment.

Les gens que personne n’aurait imaginé…

J’ai beaucoup aimé la technique de sélection de son équipe par Alan. Convaincu que toutes les plus grandes intelligences ne sont pas forcément dans les universités, il lance un recrutement grâce à des mots croisés dans la presse. Quiconque réussit ces mots croisés peut passer l’épreuve de sélection. Et c’est finalement Joan Clarke, une jeune femme du peuple, qui sera sélectionnée.

Parfois ce sont les gens que personne n’aurait imaginé qui accomplissent les choses que personne n’aurait imaginé.

Par cette phrase qui sera répétée plusieurs fois dans le film, on nous rappelle que des outsiders peuvent parfois nous surprendre. Une femme par exemple… surtout à l’époque.

J’ai réalisé dernièrement un test assez intéressant. Parti d’un article sur les biais socio-cognitifs, je suis arrivée sur ce test qui permet de voir dans quelle mesure on a des biais inconscient vis-à-vis de certaines personnes. On a beau rationnellement penser certaines choses, on a parfois ce biais inconscient. Par exemple, ce test met en lumière le biais qu’on peut avoir sur l’attribution de certaines matières (scientifiques VS littéraire) à un genre en particulier. Au départ, on vous dit que science est à gauche et littérature à droite et il faut envoyer du bon côté les mots qui apparaissent (géométrie, philosophie etc). Après on va rajouter des visages hommes/ femmes qu’il faut mettre dans la bonne catégorie. Puis on va mettre d’un côté science et homme et de l’autre littérature et femme. Encore une fois, il faut classer les matières selon leur catégorie. Puis on inverse en mettant science/femme et littérature/homme. Bien sûr il faut aller le plus vite possible pour que ça ne soit pas des réponses « conscientes ». Et bien force est de constater que mon cerveau ne voulait pas mettre des matières scientifiques lorsque c’était du côté « femme ». Je suis la première à trouver normal que les femmes aient le droit d’aller vers les sciences et je n’aime pas tellement l’idée que les sciences et la littérature soient genrées. Pourtant, je suis la première a avoir ce terrible biais… Inconsciemment, j’associe les sciences aux hommes et la littérature aux femmes… Un cliché qui a donc la peau dure…

Si vous êtes intéressés par ce test je vous mets le lien (à faire sur ordinateur car pas responsive). Cela vous permet aussi de tester votre rapport à la vieillesse, à l’orientation sexuelle, à l’appartenance religieuse, à la couleur de peau… c’est dérangeant car on aimerait se croire plus évolué mais révélateurs des biais inconscients. Ne reste plus qu’à lutter contre !

La citation plus haut, Joan le dit également à Alan lorsqu’il est au plus mal avec sa thérapie hormonale qui l’empêche de travailler. Alan en vient à regretter de ne pas être « normal ». Joan le remet alors à sa place en lui disant que le monde ne serait pas aussi merveilleux si il avait été normal. Un message fort pour dire à tous les gens qui ne sont pas « comme il faut » ou « dans la norme » mais qui se battent pour faire avancer les choses, ou qui inventent des solutions, ou qui cherchent à faire le bien, peut-être justement parce qu’ils ont soufferts d’être différents, qu’il faut continuer coûte que coûte. Car c’est grâce à leur différence qu’ils en sont là aujourd’hui et qu’ils font tout cela.

La pomme empoisonnée

Il y a tout un folklore autour de la mort d’Alan Turing. En effet, comme je vous le disais au début, il est mort par ingestion de cyanure, avec une pomme croquée à côté de lui.

Il est dit qu’il avait beaucoup apprécié le film Blanche Neige (sortie au cinéma à ce moment-là !) avec la scène de la pomme empoisonnée et la phrase de la sorcière qu’il semblait répéter régulièrement :

Plongeons la pomme dans le chaudron, pour qu’elle s’imprègne de poison

On a donc dit qu’Alan avait plongé la pomme dans le cyanure et qu’il l’aurait croqué comme Blanche Neige. Comme les témoignages divergent selon les sources, je ne saurais vous dire la réalité et vous laisse donc avec cette version.

Une autre légende veut que Steve Jobs aurait rendu hommage à Alan Turing avec son logo de pomme croqué et ses mac arc-en-ciel, référence à l’homosexualité de Turing. Mythe ou réalité, ce n’est pas très clair… En tout cas, j’ai aimé que la pièce se termine sur une scène au noir, avec juste le logo d’un mac allumé. C’était très poétique dans la mise en scène.

Conclusion

Une chouette pièce dans l’ensemble, surtout si vous n’avez pas vu le film Imitation Game. Avec le regret d’un Alan Turing mal incarné… Le film est quant à lui vraiment super.

Je reste ébahie par ce genre de destin, de génies oubliés, qui ont pourtant changé le monde, permis de terminer des guerres, inventer des concepts qui paraissaient fous à l’époque ou créer des machines délirantes qui maintenant ne font plus que notre quotidien. C’est impressionnant.

C’est aussi hallucinant de se dire qu’il n’y a encore pas si longtemps, vous pouviez finir en prison à cause de votre orientation sexuelle et que ça reste encore un combat actuel dans plein d’endroit. N’oublions donc pas tous ceux qui ont fait les frais d’être différents.

Enfin, l’avenir de l’IA s’ouvre peu à peu à nous et je suis curieuse de ce qu’il va en advernir… Affaire à suivre. En attendant, si vous voulez en savoir plus sur Alan Turing, vous pouvez lire la bio réalisée par Laurent Lemire