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Echappée #35 : Jojo Rabbit

  • Catégorie : film
  • Titre : Jojo Rabbit
  • Casting : Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzie, Scarlett Johansson
  • Réalisateur : Taika Waititi

Je suis dans une période très cinéma. Après Les filles du Dr March, je suis allée voir Jojo Rabbit. J’avoue qu’à la première bande annonce, je me suis vraiment demandée à quoi m’attendre et finalement bonne surprise !

L’histoire

Jojo est un jeune allemand inscrit aux jeunesses hitlériennes et totalement embrigadé. A tel point que son ami imaginaire est Adolf Hitler lui-même. Mais son monde bascule lorsqu’il découvre que sa mère cache chez eux une jeune juive. Comment intégrer ça dans son nationalisme forcené ?

Pour vous donner un ordre d’idée sur le ton du film je vous met la bande annonce ici :

C’est très drôle, ça se joue de certains codes du cinéma (par exemple la découverte d’Elsa est vraiment réalisée comme un film d’horreur), c’est caustique et comique. Et surtout, ça fait réfléchir !

Réflexions

Le nazisme comme un jeu d’enfant

Le début du film commence avec un camp des jeunesses hitlériennes. ça ressemble à une colonie de vacances ou à un camp scout, sauf qu’on vous apprend à jeter des grenades et détester tout ce qui n’est pas de la race pure… Et on vous présente ça sous la forme de jeu, comment refuser ?!

La scène d’autodafé a un petit côté feu de camp, un peu transgressif parce qu’on jette des livres (objet ô combien ennuyant pour des enfants !) mais à aucun moment on n’explique que c’est de la littérature juive. Et c’est finalement ça qui rend la chose terrible.

Les enfants sont facilement manipulables et endoctrinés car ils n’ont pas le recul et les clés pour comprendre tout ce qu’implique un simple geste. Egalement le sens critique n’est pas encore développé. Apparemment, leur cerveau ne serait pas encore assez formé pour avoir ça… Étranges bêtes que les enfants !

Cela me rappelle un passage de 1984 de Georges Orwell où il explique que les enfants étaient les meilleurs espions de la nation car ils laissaient traîner des oreilles partout et tellement convaincus du bien fondé de leurs actes, pouvaient aller jusqu’à dénoncer leurs propres parents. J’aime beaucoup le passage dans la bande de Stephen Merchant, membre de la Gestapo, qui parle de « patriotisme aveugle ». C’est exactement ça.

J’aime également la petite saillie que balance Elsa « tu n’es qu’un gamin de 10 ans qui aiment porter un uniforme et veut faire partie du club ». Effectivement, il y a cette idée du costume, du déguisement. Et quand on est enfant (et même adulte!) on adore se déguiser. Si en plus ça ouvre les portes du club !

Cette notion d’uniforme m’amène à une autre réflexion…

Comment embrigader des jeunes dans une autocratie

Forcément, je ne pouvais pas ne pas penser au film très impressionnant de La vague, basé sur une histoire vraie. Cela se passe à notre époque dans un lycée allemand. Un prof pose la question à ses élèves si selon eux il serait possible de retomber dans une forme de nazisme de nos jours. Bien évidemment, les élèves répondent que non, qu’on ne peut pas oublier le passé et se laisser avoir à nouveau. Et bien ce prof va leur montrer qu’il est très facile de tomber dans le népotisme. Cela passe par des petites choses qu’il va instiller au fur et à mesure du cours : un nom pour le groupe, un signe de reconnaissance, un uniforme… Toutes ces petites choses que si vous ne les avez pas, vous ne faites pas partie du groupe, vous êtes différents.

Le discours de fin est assez flippant car le prof amène finalement un discours très populiste, pas si éloigné de l’idéologie d’Hitler et les lycéens adhèrent… Comme quoi, un embrigadement pourrait être possible. Surtout avec des esprits encore naïfs voire fragiles.

Le plus violent est aussi le traitement de ceux qui n’adhèrent pas à l’idéologie et essaient de s’en sortir.

Bref un microcosme qui laisse à penser que l’histoire pourrait se répéter plus facilement qu’on ne l’aimerait.

Jeu d’enfants

Jojo Rabbit m’a fait penser en creux au film La vie est belle de Roberto Benigni. Dans ce film, en 1943, Guido (interprété par Roberto Begnini) est envoyé dans un camp de la mort avec son fils car il est juif. Afin de rendre la vie plus supportable à Giosue, il va s’évertuer à inventer une forme d’une aventure et d’un jeu concours dont le prix est un char d’assaut. Le petit n’a pas conscience de ce qui est vraiment en train de se passer et de l’horreur qu’ils sont en train de vivre.

Ici, on se sert du jeu pour faire survivre à l’horreur, là où dans Jojo Rabbit, c’est pour apprendre à faire des horreurs.

Amener à faire l’impensable

J’ai eu par le passé cette conversation avec mon père qui avait fait le service militaire autour de la vingtaine. Il avait été très impressionné par les méthodes qui amenaient le plus pacifiste à être prêt à tirer sur un humain. Effectivement, on vous mettrait une arme dans les mains en disant « tire », vous devriez normalement refuser tout net. En revanche, si on vous fait d’abord démonter une arme, vous pouvez accepter, car ça ne va pas à l’encontre de valeur. Idem pour la remonter. Ou la nettoyer. Ou juste à la tenir. Ou juste à tirer sur des conserves vides. Ou tirer sur des cibles de papier. Ou tirer avec des balles à blanc… C’est bien évidemment un processus long et fait de répétition.

On est clairement dans une méthode de manipulation appelée « pied-dans-la-porte ». En résumé : on vous fait accepter un acte peu coûteux pour vous, appelé acte préparatoire, ce qui vous prédispose à accepter plus facilement un acte beaucoup plus coûteux plus tard. On enclenche un processus d’engagement. En effet, les individus ayant accepter de leur plein gré la première action ont plus de difficulté à refuser la suite. Ils perdent une partie de leur esprit critique.

Si le sujet de la manipulation vous intéresse, je vous invite vivement à lire Petit traité de manipulation à l’attention des honnêtes gens de Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule.

Conclusion

Jojo Rabbit est un chouette film car il est excessivement drôle, avec des mécaniques comiques très bien huilées. C’est un peu dérangeant aussi car la morale veut qu’on n’ait pas très envie de rire avec des nazis. Et pas sûr que les Beatles auraient particulièrement valider l’utilisation de leur chanson pour une ambiance super nazie. Mais c’est ce décalage qui est intéressant je dirais.

Et la conclusion du film c’est quand même que le nazisme c’est nul, que les juifs ne sont pas les monstres qu’on a voulu faire croire à des générations d’Allemands et que les enfants sont facilement embrigadés, même avec des parents pourtant ouverts… Alors surveillez de prêt vos gosses, ce seront les premiers à vous dénoncer ! niark niark niark (rire machiavélique !)