Echappées, Série

Echappée #38 : The Circle

  • Catégorie : série/téléréalité
  • Titre : The Circle
  • Version US

En attendant la fin du confinement, alors qu’il n’y a plus que la nouvelle technologie et les réseaux sociaux pour communiquer avec le monde extérieur, j’ai dévoré pour vous The Circle ! J’avais entendu parler de cette télé réalité avant le confinement… j’ai donc pris le temps de la regarder et c’était assez rigolo.

L’histoire

Sans parler à proprement d’histoire, parlons plutôt du concept. Vous mettez 8 candidat-e-s, chacun dans un appartement, donc pas de contact physique, visuel ou audio. Ils n’ont qu’un tchat qui est mis à leur disposition pour échanger avec les autres : Circle. Ils peuvent charger des photos de profils, mettre à jour leur profil, comme sur un vrai réseau social. Circle leur propose des jeux et activités pour les aider à se révéler et mettre un peu de compétition car à la fin de chaque session, il faut classer les candidats du plus au moins apprécié. Les deux meilleurs deviennent super influenceurs et peuvent décider qui éliminer et donc sortir du Cercle.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’être le plus populaire du groupe pour remporter la coquête somme de 100 000$. Pas de vote du public extérieur, juste celui des candidats entre eux.

Et ce qui va amener le piquant c’est que les candidats peuvent décider d’être totalement honnêtes… ou pas ! On se retrouve alors avec Seaburn (grand mec noir) qui se fait passer pour sa jolie petite amie Rebecca, ou Karyn qui devient Mercedeze, plus maigre, plus jeune et bisexuelle ou Alex au look un peu baba cool qui se fait passer pour un beau gosse du nom d’Adam etc.

Réflexions

Qui faut-il être pour gagner ?

Ce qui est intéressant de voir dans cette télé réalité, c’est la logique avec laquelle rentrent les joueurs. Shubam, un jeune américain de culture indienne, pas très assidu des réseaux sociaux normalement, considère qu’il faut être honnête à 100% et assumer qui on est. A l’inverse, d’autres considèrent qu’ils n’ont aucune chance de gagner en étant eux-mêmes, soit au niveau du physique soit au niveau global de la personnalité.

Seaburn est convaincu qu’il aura plus de chance de rester dans le game sous l’apparence et la personnalité d’une douce et timide jolie jeune femme. Les femmes ont-elles plus de chance de séduire qu’un homme et donc d’aller loin dans un jeu où on note les gens ? Le jeu montre qu’il faut être jolie mais pas trop. Si vous êtes un mannequin, vous êtes une ennemie ou une menteuse… Donc jolie oui, mais pas trop.

Sean entre dans The Circle en présentant des photos de son amie filiforme alors qu’elle même est mannequin grande taille et s’assume parfaitement dans la vraie vie. Karyn fait le même choix. Etre maigre semble rendre plus appréciable au premier abord. Pas étonnant avec le diktat de la minceur qu’on nous assène en permanence (j’espère que vous avez bossé votre summer body pendant le confinement les filles hein?!).

Alex fait le même pari : sous les traits de l’apollon Adam, il pense mieux réussir, séduire plus de candidates pour s’en faire des alliées. Lui va plus loin en changeant sa personnalité. Le résultat, une sorte de goujat caricatural alors que le Alex normal semble très sympa, ouvert, curieux…

Bien évidemment, il y a sans doute un peu de manipulation de la prod derrière tout ça. Mais ça montre bien combien notre société est basée sur les apparences ou du moins combien nous avons intégré qu’il faudrait avoir un certain corps pour se faire accepter.

Notre vraie identité ou un faux self ?

Je dois avouer que les deux participants qui m’ont le plus touchée sont Joey et Shubam. Shubam est naïf et candide, pensant que tout le monde est honnête, gentil, sans malveillance ou stratège. Cela fait de lui un personnage très attachant, très sincère et toujours de bonne volonté. Joey quant à lui, c’est le bon gars, italien fils à maman, le bon copain des soirées qui va mettre le feu pour ambiancer tout le monde, sans phare.

Shubam est d’autant plus attendrissant qu’il se laisse berner par tous les « catfishs » de l’histoire (c’est-à-dire tous les imposteurs). Pour lui, on ne peut pas tricher avec qui on est.

Or que montre-t-on vraiment sur les réseaux sociaux ? Ne nous montrons-nous pas sous notre meilleur jour ? Notre meilleur profil ? (sans jeu de mot). Les réseaux sociaux sont un bon miroir de ce qu’on veut projeter aux yeux des autres ? On ne s’aime pas trop physiquement ou on veut rester discret sur notre identité, on va plutôt montrer des photos de paysage ? A l’inverse, on va mettre en situation notre vie pour qu’elle paraisse la plus belle, la plus épanouie qui soit…

A ce sujet-là, Titiou Lecoq dans son livre Libérée ! pousse un coup de gueule vis-à-vis des réseaux sociaux et de ces gens, en particulier des femmes, qui s’évertuent à publier combien leur vie est formidable, leur intérieur nickel, leurs enfants propres et beaux, leurs plats succulents… Qui arrivent vraiment à ça dans la vraie vie, au quotidien, avec un boulot à temps plein et une famille à gérer ? Qui sont ces êtres exceptionnels ? Et quand bien même, cela ne fait que participer à cette pression permanente, à cette quête de la perfection. Il faut que ça soit beau, propre, bien rangé, bien accordé etc etc. C’est épuisant !

Alors on en vient à mettre en scène notre vie pour qu’elle soit plus « instagrammable ». Combien de fois en vacances, dans des lieux très chouettes, j’ai surpris des jeunes femmes tirant une gueule de six pieds de long qui le temps d’une photo dos à un des monuments notables de la ville plaquaient un sourire dentifrice blancheur… et repartaient aussi vite, le sourire totalement disparu de leur visage. Ou même ces enfants qui fassent à une caméra de smartphone prennent la pose en choisissant leur bon profil… Si étrange !

Alors oui, on veut bien se faire voir sur les réseaux sociaux car c’est notre image publique, notre carte d’identité au monde qui dira à quoi on ressemble, qui on est, ce que l’on aime etc…

I will be popular

Popular, Eric Saade, Eurovision 2011

Un autre phénomène m’a été révélé après visionnage de ce jeu télévisé : on y joue pour gagner et pour gagner il faut être populaire et devenir un influenceur. Ce qui est assez magique avec cette série, c’est qu’elle va effectivement rendre populaire de parfaits inconnus et en faire de vrais influenceurs dans la vraie vie. Il suffit de voir les comptes instagram des candidats qui dépassent les centaines de milliers d’abonnés depuis l’émission.

C’est le résultat de toute émission de télé de propulser de parfaits inconnus dans la lumière et la célébrité. Je vous réserve d’ailleurs un article à la fin de la nouvelle saison de Koh Lanta, vous n’allez pas être déçus (confinement à quoi me mènes-tu ?!), sur l’après show et la gestion de la célébrité post émission.

Mais dans The Circle, c’est encore plus frappant ! D’autant que les candidats qui sont allés le plus loin sont aussi ceux qui ont le plus récoltés de followers. Donc effectivement, soyez un influenceur dans le jeu et vous le deviendrez dans la vraie vie aussi !

Système de notation à la Black Mirror

Bien sûr, ce jeu télévisé n’est pas sans rappeler le terriblement réaliste et pas si futuriste épisode de Black Mirror : Nosedive. Dans cet épisode, les gens doivent noter les interactions qu’ils ont avec les autres, ce qui donne une note finale. En fonction de cette note, vous avez accès à certaines choses (crédit, maison, surclassement de vol, type de location de voiture etc). Un influenceur qui vous notera peut considérablement faire bouger votre note. Donc une personne n’a pas la même valeur ni le même poids selon son statut.

C’est très proche de ce qui se passe dans The Circle.

La conséquence de tout ça ? Des rapports faussés entre les gens : on n’ose plus dire merde à quelqu’un; si tout le monde dit « oh c’est trop mignon », on ne peut plus se permettre de dire que « non c’est moche » ou juste qu’on s’en fout, au risque de se faire mal voir, mal noté ou rejeté tout simplement.

Je pense que s’adapter au jugement du groupe auquel on appartient est assez classique et humain. On sait qu’à tout moment on risque l’exclusion si on va à l’encontre du groupe. Mais que se passe-t-il si l’avis de ce groupe peut avoir un impact autre que psychologique (ce qui représente déjà un coût assez élevé) sur vous ? Peut-on prendre le même risque en assumant qui on est ?

J’avais été frappé par un des épisodes où un des candidats révèle qu’il est un catfish et explique pourquoi il a fait ça (généralement en expliquant qu’il pensait qu’il serait mieux intégré en étant pas tout à fait lui-même). A partir du moment où un des candidats assez influents dans le groupe commence à dire « oh c’est tellement courageux de dévoiler ta vraie identité », que voulez-vous dire ? Alors tout le monde y va de son « tu es magnifique tel que tu es » etc à la sauce américaine hyper guimauve ! Un seul ose dire « euh pardon mais tu nous as menti, tu as joué un double jeu avec nous, il aurait fallu venir comme tu étais, on t’aurait accueilli avec le même amour qu’on te montre en ce moment donc tu ne nous as pas fait confiance »… au final, c’est lui qui est plus en danger que le candidat qui s’est dévoilé. C’est tout simplement délirant !

Alors effectivement, une dérive claire est que plus personne ose dire les choses de peur de décevoir/choquer/ne pas satisfaire la majorité ou les influenceurs qui ont le plus de poids dans la notation finale.

On a déjà ce genre de système de notation en Chine basé sur votre sens civique, le bon paiement de vos factures etc et en fonction de votre score vous avez plus ou moins de liberté ou carrément on vous affiche comme étant un mauvais élément de la société…Arte a apparemment fait un très bon documentaire en partie là-dessus. Je vous laisse aller le voir; il est dans ma liste à regarder pour ma part : Tous surveillés, 7 milliards de suspects. Black Mirror n’est plus si imaginaire que ça… et c’est ce qui fait froid dans le dos…

En conclusion

The Circle est un jeu de télé réalité intéressant. C’est extrêmement bien monté alors on se prend vite au jeu. Les candidats sont attachants et en même temps assez clichés dans leurs attitudes. Je reste toujours surprise par le caractère américain, très expansif avec des cœurs et des emojis de partout, ou les messages dégoulinants d’amour et de tendresse alors que les joueurs ne se connaissent que depuis une semaine. Mais il faut reconnaître qu’ils ont le sens du hashtag !

Quant au concept, il fait vraiment réfléchir au principe de réseau social, de rôle ou personnalité qu’on se donne dessus et la mise en scène nécessaire pour maintenir cette façade. Il questionne le pouvoir qu’on donne aux influenceurs et comment la télé et les séries créent des influenceurs. Enfin, il projette aussi les risques d’une société basée sur un pouvoir en fonction de l’influence des gens.

Et dire qu’on était sur une simple télé-réalité !