- Catégorie : livre
- Titre : Le discours
- Auteur : Fabrice Caro
Un long voyage en train m’attendait ce week-end-là. Et comme avant chaque voyage, les librairies de gare représentent un délicieux traquenard pour moi. Je suis donc tombée comme à chaque fois dans le piège, attirée cette fois-ci par un roman qui semblait léger et plein d’humour.
L’histoire
Adrien est au traditionnel repas de famille quand tout à coup, son futur beau-frère lui demande de faire un discours pour leur mariage, pour faire plaisir à sa sœur. Oui mais voilà, Adrien n’a pas du tout la tête à ça car il a envoyé un message à 17h24, à Sonia avec qui il sortait avant qu’elle ne veuille faire une pause, et il attend une réponse car il sait qu’elle a lu le message à 17h54. Et pendant tout ce repas, on va le suivre dans la descente aux abîmes de ses réflexions…
C’est drôle, c’est savoureux, c’est absurde… La légère maniaquerie d’Adrien est assez attendrissante et le discours de ses pensées est juste hilarant. Pour preuve, un bout de la quatrième de couverture :
Je prononcerai ce discours à une condition, Ludo, une seule : que tu arrêtes de faire grincer ta fourchette dans ton assiette. Je pourrais tuer pour ça. Il y a des codes, Ludo, sinon c’est le bordel. Sept milliards de névrosés essayant de vivre ensemble, se faisant croire que c’est possible, qu’on ne tue pas pour un grincement de fourchette dans l’assiette, qu’on ne quitte pas son amoureux parce qu’il fait du bruit en buvant son café.
Réflexions
Ce roman, sous prétexte d’un anodin repas de famille, fait affleurer des pensées. Très peu approfondie, libre au lecteur d’y réfléchir par lui-même. Mais pleins de jolies mots et citations pour aborder de profonds sujets.
Le couple
Alors bien sûr, pendant tout le repas, tout ne va tourner qu’autour de sa relation avec Sonia. En gros, on n’en a clairement rien à foutre du permafrost quand on a envoyé un message à 17h24 et qu’on attend toujours une réponse… Le type est en boucle !
Mais cela l’amène à repenser à sa relation : sa rencontre, son premier rendez-vous… la lassitude qui s’installe. En effet, les petites choses du quotidien qui étaient si mignonnes au départ deviennent insupportables ou tout simplement lassantes à la longue. On est blasé.
Cela me fait penser à cette mignonne vidéo du Golden Moustache, qui retrace bien ce qu’est le couple :
Cela se traduit merveilleusement par cette terrible phrase :
La descente du Mon coeur d’amour à Adrien est une piste noire verglacée qu’on descend sur les fesses, sans pouvoir rien faire d’autres que d’attendre d’être en bas, passif et résigné.
Le discours, Fabrice Caro
Ce repas l’amène à tout un tas de réflexion autour du couple. En voyant le couple parfait que forment sa soeur et son beau-frère, Adrien en vient à être ému lorsqu’il perçoit une toute petite faille dans le silence qui plâne après une remarque de Ludo sur la pâte à tarte de Sophie…
Ces réflexions vont bien sûr jusqu’à la rupture.
La rupture
Pour Adrien, le calendrier se découpe en 3 phases depuis l’annonce de ce break : Abattement-Colère-Espoir. Au moment de la scène nous en sommes au 9 Espoir de cet étrange calendrier en attendant Renaissance « comme les bourgeons du printemps ». Je trouve ça d’une poésie… Et il va nous raconter ces 38 jours de pauses datés via ce calendrier.
Et dans sa phase Espoir, il a des sursauts de lyrisme que je trouve absolument exquis :
Ces quelques mots c’est du carburant pour mille ans, et quand on en aura plus on ira en chercher d’autre, on ira le grapiller, on ira le mendier, parce que c’est ça la vie, trouver quelques gouttes de carburant pour avancer, un peu, lentement, sur la bande d’arrêt d’urgence, mais avancer.
Le discours. Fabrice Caro
Il est très conscient d’être coincé dans cette situation… Pire, il se sait atteint du syndrome de la « rupture hors sujet ». Ce concept, il l’a découvert avec son meilleur ami qui après s’être fait larguer, n’arrêtait pas de tout ramener à lui et sa rupture.
Il faut bien avouer que pendant cette période, comme tous ceux qui traversent un chagrin d’amour, Sébastien était d’un ennui abyssal. Dans chaque conversation, quel qu’en soit le sujet, finissait toujours pas surgir son sempiternel Je sors d’une rupture. Peu importe le thème de la discussion, il réussissait toujours à le placer, obsédé qu’il était par sa tragédie intime
Le discours, Fabrice Caro
Et ça, Adrien a conscience qu’il est atteint de ce syndrôme. Il sait que c’est une forme d’appel à l’aide pour qu’on trouve une solution au chagrin d’amour. D’ailleurs, il se demande ce qui se passerait si là, maintenant, tout de suite, il déclarait son mal-être. Est-ce que sa famille réagirait ? Est-ce qu’on sortirait de cette routine bien huilée du repas de famille ? Sans doute que non, car justement, ce repas de famille, comme tous les autres, est une répétition sans fin.
Le repas de famille
Dans ce repas de famille, on sent bien que chacun à sa partition et que c’est un morceau bien répété, qui se joue sans accroc. Toujours le même gratin dauphinois, toujours les mêmes répliques auxquelles il faut répondre invariablement de la même façon, toujours ce gâteau au yaourt…
Oui mais voilà, Adrien rêve de sortir de cette routine. Il a l’impression d’être dans Un jour sans fin.
Voilà, il faut que j’empêche ce repas de se perpétuer pour l’éternité, il faut que je bouscule le continuum espace-temps, que j’infléchisse la courbe, que je nous emmène tous les cinq dans un autre présent, tonnerre de Zeus.
Le discours. Fabrice Caro
Oui Adrien ne supporte plus cette routine. Il voudrait changer quelque chose, sortir du rôle qu’on lui a attribué.
En effet, pour lui (et je partage assez son avis !), chacun à un personnage qui lui a été attribué en début de spectacle. Pour lui, par exemple, sa soeur a décidé qu’il adorerait les encyclopédies. Alors elle lui en offre à chaque occasion. Mais lui ne peut plus rien dire. Le rôle qui a été assigné l’est de façon immuable, sous peine de faire basculer l’équilibre de la famille et qu’une faille spatio-temporelle se crée. Mais pour cela, il faudrait avoir le courage de changer quelque chose. Et peut-être que cette routine est une sorte de repère confortable, de refuge solide et immuable face à l’impermanence de tout le reste ? Tout le reste peut couler, il restera toujours le déjeuner familial…
Et si en vrai, on se faisait toute une montagne de ces traditions ? Peut-être que le classique gâteau au yaourt pourrait être remplacé cette fois-ci ? Et si tout le monde s’en foutait et que le continuum ne s’en portait pas plus mal ? Ce n’est pourtant pas si simple…
[…] ce n’est pas mon rôle, chacun dans ces repas est affublé d’une fonction bien déterminée, la mienne n’est pas de lancer une discussion mais de prolonger les préexistantes, de poser des questions, de m’étonner, m’extasier, hocher la tête d’un air concerné, prendre mon menton entre mon pouce et mon index pour signifier que tout ça est quand même assez fascinant quand on y pense. Il est interdit de sortir de son rôle dans un repas de famille, si par malheur quelqu’un s’y risquait, s’installerait aussitôt une gêne palpable, on éloignerait discrètement la bouteille de vin du dissident tout en passant à un tout autre sujet.
Le discours. Fabrice Caro
Non, on ne change pas les rôles, ni les relations. C’est ainsi…
Conclusion
Ce roman est drôle et léger. L’écriture m’a vraiment séduite. C’est sans doute pour ça que je vous ai mis autant de citations. Elle est mordante, drôle, touchante, poétique. Fabrice Caro soulève délicatement le voile sur pleins de sujets qu’il effleure à travers son personnage pathétique d’Adrien.
Je vous laisse sur une citation savoureuse, ô combien poétique à mon sens, petite concentrée de quotidien, que vous comprendrez mieux en lisant le livre :
[…] cette image m’apparait soudain comme une métaphore du couple : quand il n’y a plus de sel tout remonte à la surface
Le discours. Fabrice Caro
1 réflexion au sujet de “Echappée #46 : Le discours”
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