- Catégorie : série
- Titre : Vida
- Casting : Melissa Barrera, Mishel Prada
C’est la rentrée ! Mais il y a eu des pépites cette été que je tiens à vous partager dont cette série que j’ai dévoré !
L’histoire
A la mort de leur mère Vidalia, Lyn et Emma hérite de son bar, un peu pourri, dans un quartier latino dans l’East Los Angeles qu’elles ont justement cherché à fuir depuis de nombreuses années. Elles vont décidé de le reprendre et le remettre à flot. Mais pas simple avec une belle-mère qui ne veut rien changer et tout laisser dans son jus, un collectif local qui compte bien défendre coûte que coûte la culture mexicaine du quartier… Rajoutez en plus des secrets de famille et vous commencez à avoir une bonne vue d’ensemble de la série.
La réalisatrice, Tanya Saracho, est à l’origine de série comme Devious Maids et How to get away with murder… Bref du lourd et de quoi ne pas nous décevoir !
Et la série tient ses promesses ! Avec une ambiance géniale, une bande son vraiment prenante (et totalement hispanique), la série aborde des thèmes puissants comme les relations entre sœur, la connaissance et la protection de la culture latino-américaine et aussi la cause LGBTQ+.
Je vous en dis plus tout de suite !
Réflexions
Culture latino-américaine : gentrification
Dans cette série, on est dans un quartier latino-américain ! J’avoue que je l’ai vraiment ressenti à travers la cuisine dont les noms roulent sous la langue : tamales, panuchos, enchiladas, quesadillas… (j’ai déjà faim juste à l’évocation de ces douceurs !). Et puis bien sûr les fresques sur les murs, les couleurs, les rituels etc.
Mais au-delà de ça, la série met en avant le combat de certaines associations contre la gentrification de leur quartier. En effet, on parle de gentrification le phénomène social qui entraîne le changement des habitants d’une zone par une catégorie plus aisée. Ici, des « riches blancs » viennent investir dans le quartier et le transforment pour mieux convenir à leur culture/exigence. Problème : les habitants d’origine ne peuvent plus se permettre financièrement de vivre dans le quartier et se retrouve obligés d’en partir. Idem, la communauté latina se fait « envahir » par ceux qui n’ont pas la culture latina dans le sang.
Une petite vidéo spoiler d’un épisode qui explique un peu cette logique
Il y est beaucoup question de « trahison à sa culture ». En effet, pour faire marcher le bar, Emma et Lyn vont essayer d’insuffler une nouvelle âme au bar en y faisant des artistes latinos mais tendance. On tend à changer les choses telles qu’elles ont toujours été et ça ce n’est pas du goût de tout le monde. En gros, si on veut importer de la nouveauté, on est considéré comme traître à sa culture.
Mais le paradoxe vient aussi de la difficulté à définir LA bonne culture. Par exemple, dans la série, il y a une scène que j’ai trouvé amusante : deux femmes discutent dans le bar en mangeant des bujitos. Elles sont mexicaines mais l’une née au Mexique et l’autre au sein du quartier latino-américain. La première dit que les bujitos ne sont du point de vue des mexicains que des gros tacos pour les américains ce qui choque l’autre pour qui le bujito est parfaitement mexicain et légitime ! C’est dire combien au sein de ce qui semble être une même communauté il n’y a pas d’uniformité sur ce qui appartient ou non à la culture.
D’ailleurs, ce bordel culturel est bien montré dans cette courte vidéo de teasing de la série, où on y explique entre autre, le multiculturalisme de cette communauté qui mixe espagnol, anglais, espanglish et enpanol :
La double absence
Ce qui découle aussi de cette situation, c’est que ceux qui sont à cette frontière de communauté se retrouve en marge de tout. En effet, les sœurs Hernandes ont tout fait pour se sortir de leur quartier et vivre comme les « blancs ». Malheureusement, elles ne sont pas assez « blanches » pour être tout à fait traiter comme telles. Emma fait remarquer à ses anciens associés que si elle allait avoir une équipe à gérer c’était uniquement parce que c’était une femme latina et que ça faisait bien pour la représentativité, aussi compétente soit-elle.
Et en même temps, elles ne sont pas totalement non plus de pures latinas car parties trop longtemps de là. Elles n’en maîtrisent pas les codes ou les traditions. Lyn par exemple ne parle pas espagnol. On fait face à un concept que le sociologue Abdelmalek Sayad appelle « la double absence » dans son essai : La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré. Le principe c’est qu’en tant qu’émigré vous êtes parti de votre communauté et la distance fait que vous n’appartenez plus vraiment à ce clan, d’autant plus si vous vous êtes intégré dans votre nouvelle patrie d’accueil en adoptant sa culture. Et en même temps, sur place, vous n’êtes pas « de souche » parce qu’il vous manque des briques de construction ou parce que votre culture d’origine est très différente de celle de votre pays d’émigration. Alors vous n’avez plus le sentiment d’appartenance à votre ancienne communauté et la nouvelle de vous considère pas comme l’un des siens.
C’est super bien expliqué dans cette vidéo [spoil] où Lyn prend conscience de son décalage : non elle n’est pas une « white girl », et trouve injuste que les latinos de son quartier la traite de « coconut barbie »
On a par exemple cette situation en France sur les enfants d’émigrés. La deuxième génération est née en France et donc a totalement la nationalité française. Pourtant, elle est victime de xénophobie parce que pas la « bonne » couleur de peau, ou un nom à consonance étrangère, ou « les restes » d’une culture autre qu’occidentale-catholique qui sont préservés etc. Bref tout ce qui fait demander bêtement « et tu viens d’où ? tu es de quelle origine? ». Comment se sentir totalement français dans ces cas-là quand on vous fait sentir étranger à votre pays ? Et en même temps, quand ils retournent dans le pays de leurs parents ou grand-parents, ils sont traités comme les « cousins de France » donc pas de là non plus. Parce qu’ils ne parlent pas aussi bien la langue etc. Il est alors facile de se sentir apatride culturellement dans ce genre de situation
Attention, que les choses soient claires ici, et je veux préciser un point du paragraphe si dessus : je n’ai pas d’avis tranché sur l’adoption à tout prix de la culture du pays d’accueil. Je pense qu’il est effectivement plus facile de s’intégrer quand on adopte la culture de l’endroit où on arrive, qu’on adopte les habitudes, les traditions. C’est, je crois, un signe de bonne volonté vis-à-vis du groupe qui vous accueille (et là ce n’est pas seulement valable pour l’émigration dans un pays) en mode « ok je vais faire comme vous ». Et je pense qu’il est plus difficile d’adopter une nouvelle culture si celle-ci est très à l’opposé de la vôtre (c’est plus facile d’aller vivre au pays de la chocolatine que dans un pays où il n’y a carrément pas de boulangerie, si je caricature à très très gros traits !). Et en même temps, je comprends parfaitement qu’on veuille conserver sa culture d’origine, celle de ses parents, celle dans laquelle on a grandit. C’est une partie de vous ! Comment la renier pour une autre ?
Représentation des LGBTQ+ latinos
L’autre gros élément de la série, c’est l’orientation sexuelle. D’ailleurs, je dois prévenir qu’il y a énormément de scène de sexe… je crois qu’il n’y a pas un épisode sans ! Mais pas que de la sexualité hétéro. Et ça, ça change et ça fait du bien !
Comme l’histoire se passe dans un bar LGBT-friendly, forcément, on va croiser plus de gens de cette communauté que dans une série classique. Mais je ne sais pas comment expliquer, ce n’est pas le cœur de l’histoire. Il n’y a pas de discussion autour de ça : oui il y a des perso hétéros, il y a des gais, des lesbiennes, des trans, des non-genrés mais on s’en fout, c’est ce qui se passe dans leur vie qui nous intéresse. Leurs amours, leurs emmerdes, les bonheurs et les malheurs, comme n’importe qui !
Je trouve intéressant qu’on offre une représentation de personnages LGBTQ+ avec des rôles forts, complexes et qu’on questionne aussi au sein même de ces groupes. On y critique par exemple les codes d’appartenance : selon certaines, parce qu’on est lesbienne, il faudrait avoir un certain look ou la fameuse coupe de cheveux rasée asymétrique. Comme si notre orientation sexuelle devait se lire sur nous !
Conclusion
Cette série est super à de nombreux points de vue : les acteurs sont géniaux, la bande originale est vraiment super, l’histoire est palpitante et les sujets traités profonds.
J’ai apprécié la complexité et les paradoxes de chaque personnage. Non ils ne sont pas tout lisse et soit tout blanc soit tout noir. Ils ont de la profondeur. Et je trouve ça génial que cette série soit écrite, produite, réalisée, interprétée par des latinos. Cela lui donne une saveur authentique. On sent que ce n’est pas juste pour faire bien : non ce sont des vrais gens qui parlent de la vraie réalité, de leurs quotidiens, de leur vie et de leurs origines. Et enfin je trouve intéressant de nous faire évoluer dans un univers LGBT sans en faire des caisses, pas juste pour la représentativité, et sans nous en peindre un portrait idyllique. Là aussi, des paradoxes, des contradictions… mais pas que !
Je conclue sur cette citation d’un des personnages qui est assez représentative du questionnement culturel qu’amène Vida :
Est-ce qu’on est son pays ou est-ce qu’on est sa culture ?
2 réflexions au sujet de “Echappée #51 : Vida”
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