- Catégorie : cinéma / film
- Titre : D’où l’on vient
- Casting : Anthony Ramos, Mélissa Barrera, Leslie Grace et Corey Hawkins
En ce dimanche gris mais lourd, j’avais très envie de me faire un ciné. Et une terrible envie de joie et de bonne humeur. Alors mon choix s’est porté sur « D’où l’on vient » (In the Heights). De cette comédie musicale je n’attendais pas grand chose, eh bien j’ai été extrêmement surprise !
L’histoire
Usnavi tient une petit superette dans le quartier latino The Heights. Son rêve est de retourner en République Dominicaine pour ouvrir un petit bar sur la plage de son père.
Parmi ses clients réguliers, Benny totalement amoureux de Nina, la fille de son patron qui rentre après son année dans la prestigieuse université de Stanford.
Quand j’avais vu que le film durait 2h30 je me suis dit que ça serait long. Alors oui ça chante à tous les coins de rue, d’où le fait qu’il faille un certain temps pour avancer dans l’histoire. Mais on nous dresse le portrait de différents personnages du quartier, mettant bien en lumière leurs différents enjeux, objectifs, rêves… Le tout sur fond de musique latino ! Je suis sortie de là en faisant quelques pas de salsa tellement j’étais embarquée !
Réflexions
L’American dream ne fait plus rêver
Ce film part du rêve de Usnavi qui veut retourner en République Dominicaine. Il veut quitter les Etat Unis pour vivre son rêve ailleurs, car ici il vit dans une petite chambre chez la abuela qui l’a reccueilli et travaille dans sa petite superette. Il travaille beaucoup pour essayer de mettre de côté pour son grand rêve : retourner là d’où il vient.
La chanson d’ouverture nous présente une communauté latina qui vit sur le fil, avec des fins de mois difficiles, des sacrifices financiers, des petits jobs pour essayer de s’en sortir. Et nombre de personnages font face à des difficultés financières pour réaliser leurs rêves.
L’effet de gentrification qui était dénoncé dans la série Vida (échappée #51 d’ailleurs l’actrice Melissa Barrera joue dans les deux) est évoqué ici avec les rachats de certains commerces ou avec l’augmentation des loyers qui repoussent les commerces encore plus loin du centre.
On fait aussi beaucoup référence aux générations précédentes qui sont venues aux Etats Unis avec la tête pleine de rêves. Les US seraient un passeport pour la liberté et la réussite. Tout était possible. Tout du moins la vie serait moins pire que dans leur pays d’origine.
Et on voit la nouvelle génération qui se sent comme dans une impasse. Ils rêvent tous de gagner au loto pour se sortir de là, améliorer leur train de vie etc…
J »avais que pendant tout le film je me suis demandée : la situation aux Etats Unis est-elle si dramatique au point que vivre en République Dominicaine semble être le paradis et offrir la réussite ? En écrivant ces quelques lignes je me questionne : pourquoi rêver d’aller là bas ? (d’autant qu’on lui montre un endroit ravagé et détruit par une catastrophe naturelle). Le personnage semble fatigué de son petit monde étriqué. Mais en quoi tenir un bar là-bas serait différent ? De plus beaux paysages ? Est-ce pour mieux gagner sa vie alors qu’on ne le sent pas rouler sur l’or ? Croire que ça va mieux en République Dominicaine me parait un peu dingue mais j’ai peine à mesurer la précarité de la communauté latina dans certains quartiers de New York. Retrouver ses origines alors ? Comme le fait remarquer un des personnages, il n’a que des bribes de souvenirs d’enfant, sorte de mélancolie des îles… Mais est-ce bien conforme à la réalité ?
J’avoue que j’ai du mal à partager ce rêve mais sans doute parce que je ne suis pas déracinée de mon pays. Je n’ai donc pas le mal de ma contrée lointaine…
Toujours est-il que l’American Dreams que les générations passées étaient venues chercher en Amérique n’a pas tenu ses promesses et laisse les populations dans une certaine précarité.
Communautarisme
Ce film est une ode à ce quartier, à sa vie, à la musique qu’elle produit. C’est aussi une belle mise en avant de la communauté latina qui reste unie quelque soit l’origine. Ce n’est pas une histoire de pays mais bien de culture. Ils se retrouvent dans la danse, la musique, la cuisine etc. Et si on y intrique de la culture américaine avec le rap que Usnavi débite avec un super flow, on sent que c’est la communauté qui prime.
Elle a ceci de bon qu’elle protège. Ici on la présente comme un duvet dans lequel on se tient chaud. Le personnage de Nina qui est parti de là pour aller à la fac revient tiraillée. Car là-bas elle n’a pas cette communauté. Rare latina de son école, elle est plus exhibée pour montrer la diversité qu’acceptée. On dénonce aussi le racisme qui flotte dans les grandes facultés américaines principalement peuplées de blanc. Quand on sait le prix d’une école là-bas, rien de surprenant. Non seulement il faut s’endetter sur plusieurs générations, mais en plus, il faudra avoir un petit job à côté pour juste survivre.
C’est clairement réservé à une élite. Et nos écoles de commerce française tendent à reproduire ce schéma tant les frais de scolarités sont exorbitants. Alors c’est clair que la mixité culturelle n’est pas tellement au rendez-vous.
Nina partage comme de nombreux personnages la difficulté de n’être pas assez blanche pour être acceptée par les étudiants de la fac. En revanche, là où la communauté pourrait la rejeter comme étant devenue trop blanche pour eux (en adoptant les codes des blancs ou en rejetant sa culture d’origine), ici la communauté la met sur un piédestal : elle est celle qui a réussi là où eux n’ont pas eu les moyens d’aller. Elle porte les espoirs de toute la communauté qui est extrêmement fière de cette chica !
Oui mais voilà, cette fierté, cette espérance, cette attente est extrêmement lourde à porter
Rêves générationnels
Le père de Nina fait des sacrifices pour qu’elle puisse aller à l’université car pour lui c’est un grand enjeu. Or Nina fait face à ce que de nombreux enfants subissent : la projection de ses parents sur elle.
Souvent comme les parents ont été privés de quelque chose qui comptait pour eux, ou n’ont pas réussi dans un domaine, ils projettent énormément sur leur progéniture : aller à l’école et réussir dans les études pour ceux qui en ont été privé, faire de la musique quand on n’avait pas d’instrument à la maison, pousser dans la compétition quand on a une graine de champion.
Et souvent, les enfants jouent le jeu. D’abord inconscient de l’enjeu et ensuite pour faire plaisir aux parents, ne pas décevoir. Le doute subsiste pour l’enfant : m’aimera-t-on si je n’accomplie pas le rêve de papa-maman et si je veux faire autre chose ?
En psychologie transgénérationnelle, on parle de loyauté familiale et transgénérationnelle. Et tout l’enjeu est de savoir si on va être loyal au parent ou pas, en réalisant ce qu’il souhaite pour nous, en réparant ce qu’il n’a pas eu, en essayant d’effacer la dette familiale. Car un enfant ressent une dette nécessaire envers ses parents qui lui ont donné la vie (et ce n’est déjà pas rien) mais qui l’auront nourri, logé, blanchi pendant toutes ces années. Il semble donc de bon aloi de faire ce que les parents ont prévu pour nous, d’autant que (normalement) ils ne font que souhaiter le meilleur pour nous.
Oui mais voilà. Et si leurs rêves ne sont pas les nôtres ? Et si on n’a pas envie de suivre la voie royale ? Si on n’entend pas la réussite de la même façon qu’eux ?
Je dis ça car je crois qu’à notre génération de millenials il y a une vraie remise en question de l’idéale de réussite qui a été transmise aux générations passées. Auparavant, il fallait faire de bonnes études, car elles garantissaient l’emploi. A l’heure actuelle, même si c’est un atout, elles ne fournissent pas le contrat à la sortie. Et puis est-ce que vouloir la stabilité dans un travail ennuyeux mais garantissant la paie à la fin du mois est une motivation suffisante ? Notre génération me semble chercher le métier passion afin de justifier le nombre d’heures de vie qu’on y passe : quitte à, autant y prendre un peu son pied. La sécurité financière que recherchait nos parents n’est plus un but nécessaire. Bien sûr qu’à l’heure du covid et du drame économique qu’il entraine, les CDI bien installés dans les branches qui n’ont pas trop soufferts dorment plus tranquillement que tous les emplois précaires. Mais à quel prix ? S’emmerder au bureau est-ce vraiment une fin en soi ?
Et puis enfin, il y a aussi ceux qui remettent tout le système en question. Est-ce que travailler toute sa vie, mettre un réveil, aller au boulot, revenir, attendre le soir pour vivre, le week-end pour respirer, les vacances pour vaguement se reposer, est-ce que tout ça c’est vraiment vivre et être heureux et avoir réussi ?
J’en parlerai surement au détour d’une échappée sur un des livres de Mona Chollet qui explique que ce mode de vie est une construction capitaliste purement et simplement. Grâce à la création du temps, et à une morale judéo-chrétienne-protestante, on a réussi le tour de force de nous faire croire que le temps c’est de l’argent et qu’il ne faut pas le perdre en prélassement. Et que si le capitalisme le pourrait, il ferait sauter les heures de sommeil, dernier bastion organique qui empêche l’humain de produire et de consommer H24, 7/7jours, 365 jours par an. Le repos est diabolisé pour qu’on ne veuille pas trop en profiter. Et quand je vois les commentaires véhéments de certaines personnes face à des gens qui choisissent de sortir de ce système chronométré, je réalisé que la valeur « travail » a été bien intégrée. Travailler c’est valoir quelque chose, c’est participer à la société, c’est réussir… Sans doute le plus grand tour de force du capitalisme…
Et si je dis ça, c’est parce que nous en sommes arrivés pour beaucoup avec nos petits jobs bien sécures, bien payés, bien classés dans la hiérarchie à nous dire à nous dire comme le chante si justement Aldebert : « vivement 10h, vivement midi, vivement 5h, vivement samedi, vivement la paie, vivement demain, vivement la fin »
Le livre de Mona Chollet a fait l’effet d’une claque pour moi. Oui le temps est une construction sociale et que le carquant qu’on s’impose chaque jour en allant au bureau n’est là aussi qu’une construction qu’on a pleinement intégré et qu’on défend bec et ongle. Je constate que nous sommes accrochés à la roue de hamster dans laquelle nous pédalons et regardons d’un sale œil ceux qui ont décidé de faire un pas de côté et de nous regarder pédaler.
Alors je comprends qu’on questionne les rêves des parents, quand papa-maman hamster veulent qu’on tourne dans la roue comme tout le monde ou quand ils aspirent à une grande réussite pour leur progéniture dans la grande roue de la vie… on a le droit de refuser d’être loyal avec le prix que cela pourra couter.
Conclusion
Je ne vous cache pas que je ne pensais pas que cette comédie musicale allait provoquer toutes ces réflexions. Mais c’était évident pour moi en sortant qu’il y avait des choses à en dire. C’est un excellent divertissement, extrêmement mignon, pour ceux qui veulent poser le cerveau. C’est une chouette bande son pour qui aime la musique latino (attention vous risquez d’avoir une grosse envie de salsa après ça !). Et enfin, à travers l’histoire, on peut percevoir des destins, des rêves et surtout l’évolution entre les différentes générations. Un délice donc en ce dimanche !