Echappées, Livre

Echappée #83 : Génération offensée

  • Catégorie : livre
  • Titre : Génération offensée
  • Autrice : Caroline Fourest

Il y a quelques semaines, j’ai vu passé une polémique autour d’une des chansons d’Orelsan avec pétition etc. Et là je me suis dit que ça devenait n’importe quoi… Et puis je suis tombée sur ce livre qui traitait du sujet qui m’intéressait. Je vous raconte :

L’histoire

Ici, nous avons affaire à un essai, donc pas d’histoire mais une réflexion sur cette nouvelle génération qui s’insurge de tout et à tout bout de champ.

L’autrice dénonce cette « bien-pensance », typique d’une gauche extrémiste et identitaire, qui, au lieu de rassembler les individus, divisent. Par exemple, on entend de plus en plus parler d’appropriation culturelle : où commence le pillage de l’hommage à une culture et qui détermine qui est digne ou non de représenter cette culture ?

Le livre pose aussi la question du droit de soutenir une communauté dont on ne fait pas partie : de plus en plus de minorités considèrent que des personnes de la majorité dominante ne peuvent pas soutenir leur cause… Un homme féministe ? Impensable ! Un(e) blanc(he) qui soutient des personnes de couleurs ? Mais que sait-il(elle) de la souffrance éprouvée à cause du racisme ?!

Elle dénonce surtout le danger de cette inquisition, menée sur les réseaux sociaux et dans la vraie vie, sans tribunal, par des groupuscules extrémisés qui tiennent en joue jusqu’aux élites…

Un livre coup de poing qui fait un bon état des lieux de la situation, alerte sur les risques de laisser faire ça et les dérives qui pourraient en découler.

Réflexions

Etre digne de soutenir une cause

La chose qui m’a frappée dans ce livre c’est que je suis la première à courber l’échine devant cette menace. Pour ceux qui me suivent régulièrement, vous avez dû remarquer combien je marche sur des oeufs concernant certains sujets : racisme, homophobie… Car non, je ne suis ni lesbienne ni de couleur… Alors que sais-je de leurs calvaires ? Qui suis-je pour en parler, moi qui ne suis pas de l’intérieur ?

De plus en plus de communautés considèrent qu’il faut y appartenir pour pouvoir la soutenir et la défendre. Comme si être extérieur empêchait l’empathie et la compréhension de la situation, coupant tout sentiment de révolte contre la souffrance qu’elle cause.

Le danger de cette réaction est de renforcer un communautarisme et donc la différence entre les individus au lieu de les rassembler. L’autrice dénonce par exemple l’antiracisme identitaire qu’elle oppose à l’antiracisme universaliste. L’universaliste lutte contre les préjugés, de façon à ce que chacun fasse bien ce qu’il veut comme il le veut et qu’il ne soit pas empêcher dans cette démarche : le « droit à l’indifférence ». L’identitaire, au contraire, enferme : on demande un traitement particulier au nom de notre différence, et seuls ceux du groupe peuvent y prétendre… de quoi favoriser les préjugés à propos de certaines communautés et exciter la haine de certains qui préfèreraient une seule culture, la leur, la dominante.

Faut-il être trans pour jouer un trans ?

Au delà de la légitimité dans le combat militant, cette volonté d’appartenance à une communauté pour la défendre commence même à s’étendre au monde du spectacle. A entendre certains, il faudrait par exemple que les rôles d’homosexuels soient joués par des acteurs homosexuels, qui, eux seuls, pourraient restituer avec réalisme et sincérité ce caractère de personnage… Une oeuvre autour des autochtones d’une région devraient être interprétés par des acteurs de cette ethnie (même si d’autres pourraient aussi bien, voir mieux porter le sujet sans en faire partie…)

Bien sûr qu’il faut plus de diversité dans les castings, et qu’il faut qu’on voit plus d’acteurs sortant des diktats du grand brun à la mâchoire carré, ultra-viril et de l’actrice blonde pulpeuse… Parce que c’est important justement que tous ceux qui le souhaitent aient leur chance quelque soit leur genre, leur couleur de peau, leur sexualité ! Effectivement, si on ne découvre pas ces talents, ils ne risquent pas de percer…

Mais avec la logique précédente, on en viendrait à faire un casting enfermant : tu es gay et bien tu ne joueras que les gays car tu ne peux pas comprendre la logique de la sexualité dominante, si on reste logique ! Un noir sera cantonné à des rôles de noirs… Super ! Cela les exclue d’office de participer à des adaptations de classiques où les minorités étaient très très très sous représentées… ça n’a pas de sens ! On ne peut pas à la fois demander à ne pas être enfermés dans des rôles et en même temps interdire à d’autres de jouer notre identité… Cela est contre-productif !

De plus, et c’est un très beau passage du livre, le théâtre et le cinéma sont justement des espaces où on se grime, où on peut sortir de sa condition : jouer un roi, une princesse alien, une guerrière amazone, un SDF… C’est là la magie qu’offrent ces arts !

L’autrice défend tout un tas d’arguments autour de cette logique absurde de casting sur ADN : comment rendre possible certains projets si on exclue des acteurs bankables qui ne correspondent pas à la minorité mise en avant ? Pourquoi faire interdire ou empêcher la diffusion de certaines œuvres pourtant anti-racistes parce qu’elles sont créées par des Blancs ? Pourquoi ne pas créé ses propres pièces/peintures plutôt que d’empêcher les autres ?

Il est important, nous dit Caroline Fourest, qu’on fasse appel aux communautés dont on parle pour vérifier l’exactitude de ce qu’on raconte. Cela se fait beaucoup dans l’édition par exemple mais aussi dans les films. Disney fait appel à des experts de certaines cultures pour valider les représentations qui en sont faites dans son dessin animé. Mais comme le soulignait la série Vida (je vous invite à relire mon échappée sur le sujet #Echappée51), qui est détenteur de la « vraie » définition d’une culture ?

Appropriation culturelle

On accuse d’appropriation culturelle de plus en plus d’artistes, de personnalités publiques. Mais cela commence à devenir un non-sens.

Tania de Montaigne, dans Les noirs n’existent pas, dénonce cette situation : par exemple, ces artistes qui s’autoflagellent en public pour avoir porter des tresses africaines alors qu’elles sont blanches. L’autrice dénonce le fait que ce n’est pas l’apanage d’une culture en particulier (qui peut prétendre la paternité exacte d’une coiffure par exemple?!) et surtout signale le danger du communautarisme que cela entraine. Faut-il vraiment avoir la bonne texture de cheveux pour avoir le droit de faire telle ou telle coiffure ? Doit-on vous demander un test ADN pour confirmer votre appartenance à la culture dont c’est l’attribut ? Et surtout… cela peut facilement mener à des dérives : l’ombre de la notion de race guette ! Comme si il y avait des attributs qui pouvaient justifier (ou confirmer) l’appartenance à telle ou telle communauté (race?) finalement. Un nez crochu par exemple ? ou des grosses lèvres et un nez paté ? Cela rappelle de bien sombres heures…

Cela me rappelle ce passage du film Ecrire pour exister avec Hilary Swank :

Protégeons ces pauvres poussins

Ce qui m’a le plus frappé dans ce livre, ce sont les nombreux exemples de célébrités qui font leur mea culpa d’avoir emprunté des éléments d’une autre culture ou qui s’excusent tout simplement d’être nées dans la classe dominante. Comme si c’était de leur faute d’être né blanches, hétéros, cis-genres… Victime d’un lynchage sur les réseaux sociaux orchestrés, d’après Fourest, par un petit nombre, une meute, virulente, entrainant les masses dans leurs accusations;

Et puis il y a désormais la trouille des universités d’offusquer les minorités. L’autrice parle des « safe spaces » réclamés par les étudiants (américains principalement) : espace à l’intérieur de l’université où ils ne subiront pas de micro-agressions. Car désormais, la moindre contrariété ou l’objection face à des croyances agresse… Et la réaction devient de plus en plus violente, l’anonymat d’internet aidant.

Pour l’instant, la France semble encore un peu protégée de cela mais la frilosité pour accueillir certains intervenants dans les universités montrent que nous ne sommes pas loin de basculer dans la folie délirante des Etats Unis ou du Canada…

Avec cette peur au ventre de dire quelque chose qui pourrait être mal interprété ou qui pourrait heurter certaines sensibilités, je me retrouve moi-même à parfois m’auto-censurer. Alors c’est vrai, l’audience confidentielle de mon petit blog me met à l’abri de l’opprobre. Mais à l’heure d’internet, rien ne reste jamais totalement oublié… et quand on voit le déchaînement de haine, entraîné par certains trolls, soutenus par certains fanatiques, on hésite à assumer certains propos.

L’idée du livre (que je partage assez) n’est pas qu’on ne peut plus rien dire, mais que notre société, très sensibilisée à certains sujets sociétaux, devient hypersensible et donc très facilement offensée. Peut-être trop…

Aux Etats Unis, les professeurs doivent avertir à l’avance qu’ils vont aborder des sujets qui pourraient heurter la sensibilité des étudiants, qui sont dès lors autorisés à quitter le cours pour ne pas être brusqués… On arrête d’étudier certains classiques de la littérature contemporaine car jugés trop violents : adieu Gastby le magnifique par exemple…

J’ai eu le débat avec des amis à propos des avertissements dans les livres, à certains chapitres, à propos de violence physique, sexuelle ou psychologique… Ces avertissements permettent aux lecteurs de se préparer psychologiquement à ce qui les attend voire de sauter le chapitre… Je comprends la logique et j’admets que l’argument de « toi, ça ne te change rien de l’ajouter mais eux ça les protège et ça les aide à traverser ça sans trop de heurts ». Et vu comme ça, pourquoi pas. Mais bon sang, n’est-ce pas le propre de l’art de nous secouer, de nous choquer, au point de nous faire parfois détourner le regard… Pour finalement s’interroger sur soi, ses blocages, en prendre conscience, les soigner. Je ne suis pas sûre que de mettre dans du coton les gens les aident vraiment. Ou alors, effectivement on arrive dans une société où on ne peut rien dire de peur de blesser, heurter quelqu’un…

Jouer le jeu des extrémistes

L’exemple dont je parlais dans l’introduction est une pétition contre l’utilisation du terme « Mongol » dans sa chanson « L’odeur de l’essence » d’Orelsan. La pétition est lancée par l’association Route Nomade :

« Dérivée de l’appellation raciste de la trisomie 21, cette connotation est apparue au XVIIIe siècle. Si le sens de la chanson renvoie bien ici à une personne idiote, et ne renvoie pas aux gens de nationalité ou d’origine mongole (de Mongolie) son usage reste raciste et discriminatoire… Nous considérons que l’utilisation du terme « mongol » de cette manière est non seulement insultante, mais porte aussi atteinte à l’identité mongole et banalise le non-respect envers la dignité humaine ».

Je comprends bien qu’il y a des termes qui me paraissent anodins car je suis issue de la culture dominante et que je n’ai pas eu à en souffrir. Mais bon sang, on lutte depuis des années pour utiliser des beaux euphémismes pour cacher des réalités, on a chassé de nombreux termes effectivement racistes, homophobes, sexistes et c’est tant mieux. Mais justement, désormais moi si on me parle d’un mongol, je ne vois ni un habitant de Mongolie ni une personne atteinte de trisomie 21. Je vois juste un débile, un teubé… Le terme a perdu de son sens originel, qui effectivement à l’époque ne respectait pas la dignité humaine. Et c’est faire abstraction de l’évolution de la langue vivante (et puis est-ce que ce sont vraiment les Mongoles vivant France qui se sont indignés ?)

Je dirais même que cela m’amène presque à penser qu’il n’y a que les gens qui le pensent eux-mêmes pour le plaquer dans la bouche d’un autre. C’est bien parce que eux sont bloqués sur l’insulte du terme qu’ils ne voient pas que ça ne veut plus rien dire pour tout le monde autour… Ou alors, peut-être que je vis moi-même dans ma tour d’Ivoire entourée de gens bien pensants qui n’utilisent plus ce terme et je suis complètement déconnecté de la réalité et dans ce cas, oui, effectivement, il faut encore lutter…

Le danger avec ce genre de réaction, et je suis la première à y participer comme vous le voyez, c’est qu’on se désolidarise de ces combats, et qu’on en vienne à penser que ces gauches identitaires sont des excités qui font polémiques sur tout et n’importe quoi. Comment les prendre au sérieux ? Voire comment ne pas être énervé par leur propos ?

Cela peut amener à une radicalisation vers l’autre extrême (droite donc). Si certains représentants d’une minorité poussent le bouchon trop loin, certains pourraient être tentés de mettre tout le monde dans le même panier : des relous qui se plaignent tout le temps et qui se victimisent à tout bout de champ et qui feraient mieux de s’intégrer plutôt que de rester dans leurs différences… Bingo, la bien-pensance vous a fait basculé dans la haine de ceux qu’elle pense défendre…

Tant que la gauche identitaire ridiculisera l’antiracisme de façon liberticide et sectaire, la droite identitaire gagner les esprits, les coeurs, les reins, puis les élections. A force de défendre la censure, l’ethnie, la religion et le particularisme, on lui laisse le beau rôle : défendre la liberté.

Caroline Fourest, Génération offensée

Conclusion

Comme vous le voyez, ce livre fourmille de sujets et d’idées que je n’ai pas tous évoqués et que j’ai traité très superficiellement. Il tombait bien pour répondre à mon agacement sur l’hypersensibilité de certains à tout et n’importe quoi. Je défend l’idée qu’il vaudrait mieux qu’on permette à chacun de pouvoir faire ce qu’il veut comme il l’entend, sans frein, sans plafond de verre, plutôt que de donner des avantages en fonction de critères communautaires, qui selon moi, enferment.

Alors oui, on pourrait croire que je m’oppose à ces offensés. Qu’ils s’offensent ! et si cela peut faire avancer les choses tant mieux. En revanche, et c’est ce qui m’a mise en colère dans le livre, ce sont tous ces exemples de violence commis au nom de ces combats : empêcher la diffusion d’une œuvre artisitiques, menacer des intervenants de conférence, faire des espaces réservés à certaines religions dans des écoles laïques, faire interdire certains sports ou plats dans des universités (oui oui, il y a des cours de yoga qui ont été annulés dans une fac du Canada car les étudiants s’étaient révoltés, comme quoi c’était de l’appropriation de la culture indienne)…

Je sais que l’autrice peut faire polémique. Je ne fouille jamais trop la vie des auteurs, je me contente du propos des œuvres (mais peut-on séparer l’artiste de son œuvre ça je me le réserve pour une autre fois). Et dans ce cas, je partage assez les réflexions du livre. Je suis peut-être moins positionnée sur les questions autour de l’islamisation de certains milieux sous prétexte de défense contre l’islamophobie… Je ne suis pas assez documentée pour trancher…

Mais peut-être qu’à la fin ce qui me fait peur, c’est que j’en viens moi-même peut-être à tenir un discours un poil extrémiste au quotidien : non, on ne peut plus rien dire puisqu’il y aura toujours quelqu’un pour s’en offusquer, pour faire monter la mayonnaise sur les réseaux sociaux, être ralliés par ces gens bien-pensants dans une vendetta contre qui a osé dire ça… Et ça c’est dangereux. Car si moi qui suis plutôt pour l’ouverture, l’acceptation de tout le monde etc, ça peut me faire ça; imaginez des gens qui étaient déjà pas très open… de quoi renforcer des préjugés et des mésententes, et donner du crédit à des parties d’extrêmes droites. Une année d’élection, ça serait vachement chouette !

Je vous laisse sur quelques citations de la conclusion du livre « Génération offensée »

Comme l’a si bien dit Ariane Mnouchkine, l’inspiration est une « source sacrée », à laquelle nous devons tous pouvoir nous abreuver. L’emprunt demande certainement une forme d’élégance. De respecter et de citer. Dans le cas d’exploitation commerciale, il doit donner lieu à un échange équitable. dans le domaine de la culture, de la musique ou de la littérature, l’hommage n’est pas un pillage, mais un métissage. Une culture mélangée que les inquisiteurs de l’identité sont en train s’asphyxier. Les réseaux sociaux les incitent à chasser en meute, et à penser en boucle. Les universités devraient apprendre à penser contre soi-même, à contextualiser, à endurer l’offense et à endurer par l’argument. C’est l’inverse qui se produit. Les élèves s’y croient au supermarché. L’époque sacralise les victimes et non le courage. La démission répond à l’intimidation.

Caroline Fourest, Génération offensée

Sur ce, je vous laisse, et bonne année 2022 !!!