Echappées, Film

Echappée #104 : En corps

  • Catégorie : film
  • Titre : En corps
  • Casting : Marion Barbeau, François Civil, Pio Marmaï, Mehdi Baki, Murielle Robin
  • Réalisateur : Cédric Klapisch

J’avais beaucoup aimé « Deux moi » de Cédric Klapisch (relire l’échappée #49 : Deux moi). Alors c’est avec une certaine impatience que je voulais voir En Corps. Trop d’attentes mènent souvent à la déception…

L’histoire

Elise, ballerine à l’Opéra, se blesse gravement durant un ballet après avoir appris que son petit ami la trompe. Gros soucis à la cheville. On évoque une opération qui pourrait l’empêcher de redanser pour au moins 2 ans. Elle part avec une amie, ancienne danseuse, et son mec, pour cuisiner dans un gite de résidence d’artistes. Là-bas, elle rencontre une troupe de danse contemporaine qu’elle va rejoindre…

Voici la bande annonce :

Alors il faut reconnaitre que les scènes de danse sont superbes et extrêmement bien filmées. Par contre, pour le reste… ça dégouline de bons sentiments, un François Civil ridicule et pas crédible dans son rôle un peu pathétique, et une danseuse escamotée qui s’en remet bien vite à mon goût. Histoire un peu ridicule mais jolis plans de danse en somme… Mais il y a tout de même matière à réflexion, tout n’est pas perdu.

Réflexions

Galère du quotidien

Là où le filme passe à côté, mais après tout ce n’est pas son propos de fond, c’est le traitement de la douleur. La nana a la cheville éclatée de partout, elle se traine avec un plâtre de la mort puis une grosse attelle. Alors oui des fois, on la voit vaguement avoir mal. En revanche, jamais on la voit galérer dans la vie quotidienne. Je vous laisse imaginer les joies de prendre le métro parisien avec un plâtre par exemple. Ou juste prendre sa douche.

Même sa rééduc, c’est n’importe quoi. Un plâtre, ça se garde un certain temps, et pendant ce temps les muscles molissent. Alors oui, on la voit faire des pompes et squat avec son plâtre (lol). Alors soit la nana est une warrior, soit elle est shootée aux anti-douleurs. Mais clairement, si elle a un plâtre, c’est sérieux ! Alors qu’on me fasse pas croire qu’avec juste de la volonté tout ça…

Si vous voulez un très beau film à regarder sur la reconstruction, quand le corps est en miette, je vous recommande Patients. Inspiré de l’histoire du slameur Grand Corps Malade, ce film mêle humour et tendresse pour raconter le quotidien, les efforts, les découragements, la galère mais aussi les progrès, la joie autour d’un corps qu’on réapprend à maîtriser :

Mais ce n’est pas tellement la galère du quotidien qui m’a manqué. Peut-être trop terre-à-terre, prosaïque pour un film. Ce n’est pas le propos…

Quand le corps fait mal

J’aurais aimé que ce film traite mieux de la « trahison » du corps. En gros ce qu’on nous montre partiellement : l’agacement de ce corps qui ne répond pas aussi vite et comme on voudrait.

Je n’ai jamais eu de gros accident, de grosse opération, de plâtre, de profonde blessure. Alors je ne saurais vraiment dire ce que ça fait de devoir gérer ça. En revanche, je connais cette douleur légère, insidieuse mais quasi permanente, qui est là, ne se fait pas oublier et se réveille dans les pires moments.

Avez-vous eu l’impression que votre corps vous trahissez? Que vous n’en étiez plus maître ? Que ce n’était plus vous qui étiez au commande ?

C’est souvent le problème quand on considère que le corps n’est qu’un moyen de transport, un véhicule. Et que comme une voiture, c’est vous qui le conduisez et décidez où il va, quand est-ce qu’on s’arrête, quand est-ce qu’on va faire la révision. Mais comme une voiture parfois il faut lui remettre du carburant, il faut le laisser refroidir si on l’a trop fait chauffer, ça fait des contraintes, c’est chiant. Et puis parfois, comme une voiture, il vous plante là. Problème, contrairement à la voiture, on ne peut pas en changer. Vous êtes coincés avec ce modèle. Déjà, par nature, vous pouvez trouver que le modèle est nul, que la couleur est moche, qu’il manque des options qu’un véhicule de luxe aurait eu… mais bon si au moins ça roule bien… Mais quand ça ne veut plus bien rouler, quand les voyants s’allument, ou que vous avez une panne intermittente, ou que ça fume, grince, bloque, couine en permanence, on se demande pourquoi on a hérité de cette caisse-là et si des fois, on voudrait pas plutôt l’abandonner au bord de la route.

J’ai ce travers de voir mon corps comme quelque chose d’extérieur à moi, qui ne fait pas totalement partie intégrante de moi, qui n’est pas moi. Il y a moi (mon cerveau, mon intelligence, ma réflexion, mes sentiments, mes souvenirs, mes projections, mes angoisses… ouais je sais c’est plus une bagnole qu’il nous faut mais un mini bus !) et puis il y a mon corps. Entité annexe qui, par la force des choses, est lié à moi. Mais je fais une séparation. Je sais que ça n’est pas idéal. Bien sûr que ça devrait être un tout. Et parfois quand j’ai mal, je le déteste, je le maudis.

Mais c’est là qu’intervient le twist dans ma vie. Prendre conscience qu’il est moi et que je suis lui. Alors le détester, c’est un peu me détester. Et en vrai, est-il vraiment plus responsable que moi dans cette douleur ? Non, c’est comme ça, c’est la vie (oh oui ! mettons ça sur le dos de la vie, cette connasse ahahah ! Il nous faut bien quelqu’un à vilipender !). C’est un apprentissage, ce n’est pas toujours facile. Mais bon, « fake it till you make it » comme on dit (« joue la comédie jusqu’à ce que ça devienne ta vraie nature en gros).

Rencontre de deux univers

Là où le film En corps est très beau c’est sur les plans de danse. Classique ou contemporain c’est très chouette. J’ai plutôt aimé la façon dont Elise découvre et aborde la danse contemporaine. Il y a juste une réplique (peut-être la seule qui en parle d’ailleurs) qui m’a marqué où elle explique que la danse classique est tournée vers le ciel alors que la danse contemporaine relie plus à la terre, est plus faite d’appuie au sol. J’ai trouvé ça très imagé et très beau.

Ainsi donc En corps, c’est un peu un remake de la danseuse classique qui découvre un autre univers de danse qui va être encore mieux ou plus enrichissant. D’habitude, dans les films de genre, on est plutôt sur la rencontre du classique et du hip-hop, avec choc des cultures et des classes. Car oui, c’est bien souvent un choc des classes qui se passent ! Vous ne connaissez pas ce genre de film ? Laissez-moi vous raconter :

Vous prenez une petite bourgeoise blanche qui fait de la danse classique. Gentille fille, un peu nunuche, avec un balais dans le cul (j’allais écrire un « ballet »… lapsus tellement vrai). Pour une raison comme une autre, elle va devoir frayer avec au moins un mec qui vient du hip-hop généralement (mais ça marche avec le mambo pour Dirty Dancing). Souvent, c’est un semi bad boy au grand cœur. Il vient d’un quartier ultra défavorisé, a clairement des problèmes de tunes, mais il aide sa petite sœur a faire ses devoirs, est un bon camarade, fait traverser les grands-mères, promène les chiens d’un chenil, ramène de l’argent à sa mère célibataire qui enchaîne les petits boulots. Bref un gentil pauvre à la mauvaise réputation car des fois il a des coups de sang et que pour défendre l’honneur d’un ami, il a déjà participé à des bagarres et il est à deux doigts de finir en tôle. Bien sûr, notre bourgeoise va devoir apprendre le hip-hop (et évidemment, elle est hyper douée) et va tomber amoureuse de notre gentil pauvre. Evidemment, l’entourage n’est pas d’accord et va essayer de les séparer. Mais guess what ? A la fin, l’amour triomphe toujours et en plus notre ballerine est maintenant hyper cool et swag…

Vous pouvez tester sur Dirty dancing, Honey, Sexy Dance 1,2,3 et 4. Bon, mon préféré ça reste quand même Save the last dance, de 2001, parce que Julia Stiles, malgré tout, elle reste hyper pas à l’aise et un peu coincée quand elle danse du hip hop (ça se perd pas comme ça un ballet dans le cul… big up sis’).

Bien que très mièvres, ces films ont la particularité de très bien dénoncer les inégalités sociales et la déconnection des petits blancs à la vie parfois compliquée en ghetto pour les moins fortunés. Cela montre aussi qu’un certain nombre de sport sont élitistes ou, a minima, ont une image sociale : étonnamment les pauvres font rarement de l’équitation, du golf, du tennis et de la danse classique. Et croyez-moi bien que sociologiquement, si c’était le cas, les riches se rabattraient sur un nouveau sport élitiste (le bobs Lake en été par exemple) pour bien montrer qu’ils sont à part.

Mais ce qui me plait c’est de montrer l’exigence, la force, la puissance, l’entrainement que nécessite ces danses moins « classes » que le classique. En corps le montre très bien : le contemporain a tout autant à dire que le classique, est aussi puissant en terme d’expression et demande tout autant d’entrainement. Il y a une vraie réflexion derrière.

Donc pour ça, le film vaut au moins le coup.

Conclusion

Petite déception sur ce film dont j’attendais beaucoup plus de poésie et de magie après avoir été séduite par Deux moi. On passe à côté des sujets potentiellement centraux du film : la douleur au quotidien après un accident, la réappropriation du corps et même la deuxième vie. Parce que oui, je vous en ai pas parlé mais on dit à Elise que sa carrière de danseuse est finie et qu’il va falloir trouver autre chose à faire de sa vie maintenant que son rêve est brisé… Mais non, heureusement [SPOILER ALERT], comme elle a toujours voulu danser, qu’elle est douée pour ça, miraculeusement, elle va pouvoir se remettre sur les rails… Quelque part, j’aurais aimé la voir s’en sortir avec une deuxième vie autre, dire que même quand un rêve éclate, il peut y avoir des choses radicalement différentes qui nous apportent autant… Bref, une morale un peu en carton que si la vie nous fait mal, si vous aimez assez fort ce que vous faites, promis, vous pourrez vous remettre debout et foncer.

Serais-je devenu cynique ?

En revanche, de très belles images de danse, qui réconcilie un peu avec le contemporain. (oui je reste marquée par le sketch de Gad Elmaleh !)